JE : Le Cœur embrasse sûrement l’un des plus beaux arts…
JE SUIS : Sans aucun doute. C’est l’un de ces arts que tout le monde connaît, et pourtant dont presque personne n’a réellement conscience.
JE : Lequel ?
JE SUIS :
Pourraient, de mes lèvres, être libérées
les notes d’un chant
qui, sans grand détour,
appartiennent à la vérité de mon cœur ?
JE : La poésie ?
JE SUIS : La poésie.
JE : Cela va être difficile à traverser en deux langues…
JE SUIS : Rien n’est impossible.
JE : Eh bien… Je comprends que la poésie est liée au cœur. C’est peut-être l’un des arts les plus subtils, les plus romantiques. Du moins, le monde la reconnaît ainsi. Quand nous disons « poésie », la première chose qui vient à l’esprit est le romantisme, l’expression des émotions envers un partenaire… Dans la culture actuelle, elle est associée à l’amour.
JE SUIS : Mais il faut savoir qu’il n’en est pas ainsi.
La poésie est la musique des mots, pour laquelle tu n’as pas besoin d’instruments, mais de tes pensées, de tes émotions et de ta voix. La poésie est une manière chantée de réciter les faits de la vie, les exploits des héros, de raconter les histoires des peuples, de décrire des situations communes de façon profonde.
Souviens-toi que le romantisme est apparu dans l’histoire, au XVIIIe siècle, comme une manière de décrire la vie quotidienne et naturelle des cultures héritées de Rome, à travers l’art de la peinture, de la musique, de l’architecture et de la poésie. La description de la vie, l’amour de la nature, ont enchanté les gens avec une manière de voir le monde davantage liée à la magie de l’instant heureux, à l’état rêveur dans lequel on se trouve lorsqu’on tombe amoureux…
C’est pour cela que la culture populaire a fini par voir la poésie comme une échappatoire amoureuse, en la reliant uniquement au romantisme des couples.
JE : Mais c’est là que tu vas détruire la magie, n’est-ce pas ?
JE SUIS : Je vais justement commencer par elle.
La poésie ne naît pas avec le romantisme, même si elle devient plus complexe à partir de cette époque.
Ses origines remontent très loin, aux premières cultures totémiques, qui utilisaient le Verbe comme moyen de manifestation. Les magiciens, les sorciers, les chamans… Mais je ne parle pas de ceux du Moyen Âge : je parle du monde antique, antérieur à l’Égypte et à la Mésopotamie, où la parole était utilisée comme une forme d’intention, et où l’on découvrit le pouvoir des mots dans la transformation des idées en matière.
JE : Les « sortilèges ».
JE SUIS :
Les mantras, les vers, les incantations, les sortilèges, les prières… Des phrases qui cherchaient à rendre visible l’invisible : l’alchimie du Verbe.
C’est ainsi qu’apparurent des vers décrivant les intentions et les outils à utiliser…
JE : « Abracadabra, pattes de chèvre », comme le dit l’expression populaire sur le ton de l’humour.
JE SUIS : Le mot « Abracadabra » vient de l’araméen Abra Kedavra, qui signifie : « Je crée pendant que je parle. »
JE : Le pouvoir du Verbe créateur…
JE SUIS : Cette ancienne incantation était une sorte de « Amen » pour les Anciens. Elle devint partie intégrante de fraternités comme les gnostiques. Son intention était de rappeler que la parole était créatrice, et que manifester un désir ou une volonté à travers le Verbe pouvait le rendre réel.
Cependant, la magie n’était pas si simple.
JE : Il fallait bien que ce soit compliqué…
JE SUIS : Comme nous le voyons depuis longtemps, la réalité est constituée d’une trinité sacrée appelée :
- Vibration
- Énergie
- Matière
La matière ne peut exister que par l’échange d’énergie, et l’énergie ne se meut que grâce à la vibration des ondes qui composent les constantes du temps et de l’espace.
Autrement dit, pour que quelque chose devienne réel, cela doit être en accord, en cohérence et en résonance avec son énergie et sa vibration.
Cela nous mène au fait que, pour qu’une chose acquière de la puissance, elle doit entrer dans la métrique de l’Univers.
JE : Encore les mathématiques… la métrique.
JE SUIS : Cette métrique repose sur les mêmes bases que la musique :
- un Rythme,
- une Harmonie,
- une Mélodie.
Tout ce qui vibre possède un rythme.
Toutes les énergies s’unissent harmonieusement.
Et ensemble elles donnent naissance à la matière qui crée la mélodie, c’est-à-dire ce que tu perçois.
La matière n’est rien d’autre qu’une perception de la logique produite par la combinaison de toutes les données du rythme et de l’harmonie, de la vibration et de l’énergie. Ainsi, la mesure de ce rythme à différentes fréquences, la mesure de cette énergie dans les vibrations, et la mesure de cette matière dans les quantités, déterminent une réalité spécifique. Tout cela pour te dire que, si tu veux manifester une réalité, tu dois te calibrer sur les métriques de vibration et d’énergie disponibles pour l’accomplir.
JE : Et comment fait-on cela ?
JE SUIS : En faisant entrer la parole dans la métrique de la vibration de l’espace et du temps, éveillant dans ses ondes l’énergie qui pousse à l’action.
JE : …Et en pratique, cela donnerait… ?
JE SUIS : La poésie.
De la même manière qu’en musique il existe le Rythme, l’Harmonie et la Mélodie, la trinité sacrée du Verbe est :
- le Vers,
- la Strophe,
- le Poème.
=> Le Vers est la phrase initiale qui marque le rythme de tout ce qui sera écrit ou prononcé.
=> La Strophe est l’ensemble des vers qui, même avec des mots différents, conservent la même mesure et le même rythme que le vers initial. Elle devient ainsi l’harmonie, comme un accord en musique.
=> Et ensemble, ils forment le Poème :
- la mélodie du Verbe,
- le sens,
- l’âme,
la construction du sujet.
JE : Donc la poésie était la manière dont les alchimistes de l’Antiquité alignaient la matière selon la vibration et l’énergie de l’environnement afin de la transformer. C’est pour cela que les sortilèges sont rythmés, qu’ils ont des rimes.
JE SUIS : Et cette rime se fonde sur les pulsations des fréquences. Les mathématiques.
En termes linguistiques, le rythme ne se mesure pas dans les fréquences d’une onde, mais dans les syllabes d’un vers. Chaque syllabe est comme une courbe concave et convexe dans l’onde du vers, avec son pic de haute fréquence sur l’accent du dernier mot.
- Si le mot est aigu (accent sur la dernière syllabe), une syllabe supplémentaire sera ajoutée.
- S’il est grave ou plat (accent au milieu ou sur la première syllabe), une syllabe sera retirée.
Il existe des vers appelés Vers mineurs, allant de deux syllabes jusqu’à huit syllabes ; et des Vers majeurs, de neuf à treize syllabes, plus un vers de quatorze syllabes appelé Alexandrin.
Cette mesure du vers doit être répétée dans les suivants afin de conserver le rythme et l’harmonie, même si leur ordre peut prendre différentes formes.
Malgré cette métrique, il existe des vers consonants et d’autres assonants, c’est-à-dire sans rime, mais dont la structure métrique reste parfaite.
Un poème n’a pas toujours besoin de rimer, mais il doit conserver une cohérence métrique.
Malgré cela, l’auteur peut s’accorder une « licence métrique », c’est-à-dire produire des transformations dans les mots comme :
- la synalèphe (union de deux voyelles entre la fin d’un mot et le début d’un autre pour former une seule syllabe),
- son opposé, le hiatus (séparation de deux voyelles qui sonnent normalement comme une unité),
- la diérèse (placer un tréma sur une voyelle qui formerait normalement une diphtongue mais qui ne convient pas à la métrique),
- ou son opposé, la synérèse, qui consiste à supprimer cette séparation.
JE :
Donc ce n’est pas simplement s’asseoir et faire rimer des mots qui se ressemblent…
Il y a beaucoup plus derrière tout cela pour que cela fonctionne…
JE SUIS :
Dans le romantisme, la métrique était liée à la beauté sonore et à la beauté de la lecture ; mais dans l’Antiquité, elle était liée à la manifestation.
Ainsi, lorsque nous pensons à la magie, nous nous rappelons immédiatement des vers prononcés par des sorcières et des magiciens, possédant souvent une rime, un chant naturellement intégré à la parole.
À l’époque hellénique, les incantations devinrent des odes aux héros et aux dieux, racontant des batailles ou des exploits, qui n’étaient pas toujours liés à l’amour, mais à la guerre, aux conflits et aux tâches accomplies par ceux qui marquèrent l’histoire et devinrent légendes et mythes.
De cette manière, une histoire chantée était beaucoup plus facile à retenir.
Tout comme une chanson devient entraînante grâce à son rythme et sa mélodie, un poème garde une histoire dans ton esprit.
JE : Pourquoi cela se produit-il ?
JE SUIS :
Parce que, comme nous l’avons déjà expliqué, ton cerveau interprète le monde extérieur à travers des impulsions rythmiques qui sont regroupées dans ton système neuronal par résonance.
Par exemple, si tu vois la nuit, ton cerveau associera des données similaires :
- obscurité,
- ombre,
- peur,
- noir,
- profondeur,
- vide,
- sommeil.
Et pour assimiler cette information, il déclenchera une réaction chimique produisant l’émotion adéquate afin que cette information s’imprime en toi.
C’est pourquoi les chansons qui trouvent la métrique parfaite alignée avec les pulsations du mental restent coincées dans ta tête, même lorsque tu ne le veux pas.
La même chose se produit avec les idées transmises par la poésie, puisque son chant rythmique utilise les rimes et la métrique mathématique des syllabes pour faire entrer des idées dans ton esprit.
C’est ce que les Anciens utilisaient pour :
- hypnotiser,
- bénir ou maudire,
- lancer un sort.
Et plus tard, cela fut utilisé pour soutenir des slogans religieux ou politiques, puis également économiques et commerciaux.
JE : Des phrases qui riment ou possèdent un pouvoir capable de rester dans le cerveau comme une graine dans la terre.
JE SUIS : Exactement.
La poésie n’est donc pas une simple lecture romantique, mais un puissant outil de magie et de révolution.
Un art de transformer les réalités.
Et c’est pour cela qu’elle porte ce nom.
JE : Que signifie « poésie » ?
JE SUIS : Cela vient du mot grec Poiesis, qui signifie : « la qualité de l’action de faire ».
JE : Donc le nom lui-même nous dit que son objectif est de mettre quelque chose en action, de le rendre réel.
JE SUIS : Le verbe grec Peio / Peiein est utilisé pour désigner une action concrète : créer ou faire quelque chose.
Le suffixe -sis indique l’action.
C’est donc l’action de faire quelque chose.
Et avec le suffixe de qualité -ía, cela donne Poiesía : la qualité d’agir pour faire ou créer quelque chose.
Ainsi, la poésie est l’art de manifester le Verbe, de faire que la pensée devienne parole, et que la parole manifeste une réalité.
JE : C’est le sortilège parfait…
JE SUIS : La Poiesis nous amène à comprendre qu’il s’agit d’une qualité innée de l’âme : l’action de créer, de produire quelque chose de naturel à chacun. La nature possède la qualité fondamentale de l’Autopoïèse, qui fait référence au fait qu’un organisme se construit lui-même. Contrairement aux idéologies affirmant l’existence d’un créateur extérieur qui nous aurait conçus, la nature nous montre clairement comment chaque être se crée lui-même.
Et comment, après des millions d’années, nous n’avons observé que le processus autopoïétique de l’Univers se multipliant lui-même, produisant depuis son intérieur une action qui le conduit à se créer lui-même.
JE : Waouh… La Création de l’Univers est la plus grande des poésies.
JE SUIS : Et ainsi, toi aussi tu peux créer un nouvel univers, une nouvelle réalité à travers ta poésie, si tu es capable de te créer toi-même. Découvre en toi le pouvoir poétique, le poète qui vit dans ton être. Manifeste l’esprit dans la matière à travers la parole.
JE : Je suis la poésie de l’univers, je suis le poète de ma réalité ?
JE SUIS : Tu es un Verbe en expansion, une manifestation du cosmos ; un chant résonne dans ton esprit, et conduit ton cœur à s’unir.
JE :
Je suis l’enfant du vide,
heureux d’être arrivé
dans ce monde tant désiré ;
traversant l’espace et le temps,
je me suis éveillé à ma mémoire :
voyageur, vagabond
de l’univers originel…
Face à la grandeur de ce fleuve,
je souris à ma vérité reconnue.
JE SUIS :
Fais de tes mots les clés de la création ;
que la vie fasse résonner ton grand chant.
Tu es son et chanson,
tu es le manteau de mon âme.
Découvre-moi dans ton cœur,
et j’allumerai le feu dans ta poitrine.
Étendant la joie
à travers la poésie.
JE : Je Suis Gardien du Cœur…
JE SUIS : Je Suis le Sens de la Raison…
JE : Car c’est moi qui bats.
JE SUIS :
Et celui qui bat, Je Suis.
Écris ta poésie,
et écris la magie de ton monde.
JE : J’écrirai et prononcerai les verbes qui créent mon monde.
JE SUIS : « Äbra Kadavra ».
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